SUR LES TRACES DE MON ENFANCE : discussion - Page 2
le 17/12/2024 à 21h22
Pour nous non plus en France pas de casino, j'avais pas pris la vraie C.I. de G, je l'avais en photocopie, je l'avais dans le téléphone mais rien n'y a fait
Bon revenons à toi et merci pour cette suite gourmande que tu nous proposes je ne connais pas l'Algérie bien sûr mais je ne suis qu'à moitié surprise de ce que tu dis, par contre je comprends que toi, tu sois déçu.
le 19/12/2024 à 20h09
29 octobre – 9 h 00
Ma nuit fut agitée et le sommeil a tardé à venir alors que ce voyage m’avait fatigué. Dans ce grand lit de 180 de large, il me semblait naviguer sur un océan fait de draps ; une large place est restée inconnue…
Au petit déjeuner, mes enfants ont eu la pudeur de ne pas trop me questionner sur le visites que nous allions faire aujourd’hui ; j’ai remercié leur état d’âme. Malgré les viennoiseries appétissantes et les cornes de gazelles qui ornaient mon plateau, mon esprit est ailleurs. Je redoute tout de même ce que je vais revoir. Il y a une chose que je sais et c’est inattendu ce que je vais dire, mais j’attends avec impatience de revoir « MA montagne ».
Je l’admirais depuis mon banc de CM1, par la fenêtre qui donnait sur la cour de l’école et, au-delà, par-dessus les toits des maisons. Pour moi enfant, elle était grandiose, majestueuse, coiffée de neige certains hivers. Elle avait une robe aux couleurs changeantes suivant le moment de la journée. Elles passait volontiers du bleu sombre du matin, au vert profond des forêts qui l’emmitouflaient puis à ce brun oranger que le soleil couchant peignait sur la force et la délicatesse de ce massif. J’osais la comparer aux massifs de France que je voyais sur mon livre de géographie mais la comparaison n’avait pas de grandeur. Les images de mon livre ne pouvaient pas rivaliser avec MA montagne ! C’est ainsi que je l’ai mesurée au Mont Blanc, au Pic d’Aneto et même au Crêt de la Neige, massifs que j’ai découverts depuis, lors de randonnées et dont j’ai pu admirer leur beauté avec mon âme d’enfant qui ne m’avait pas quitté ce jour là. Je savais, depuis cette France, cette métropole, que tout au long de ma vie, MA montagne m’attendrait. Et, ce matin, je vais la revoir, je vais aller à ses pieds, je vais lever la tête vers son sommet que je n’ai jamais oublié et voir, s’ils sont toujours là, les petits points blanc qui représentent les bâtiments de la station de ski CHREA.
J’ai également toujours devant mes yeux ce point remarquable qui se situe au milieu de MA montagne. Il représente un immense bas-ventre d’une femme nue, un triangle tout blanc qui se détache du vert des forêts. Il n’y a rien de surnaturel à dire cela, à oser comparer une anatomie féminine à un relief rocailleux. L’idée m’en était venue lorsque je feuilletais des revues d’art sur les grands peintres. MA montagne était une femme, une femme aux belles vertus. Pourtant, un jour, cette anatomie fut défigurée. Un raid aérien composé d’avions SKYRAIDER bombardaient en piqué le ventre de MA montagne. La fumée des bombardements la défigurait. Ce jour là, MA montagne a eu mal.
Notre chauffeur nous attends, au pied de l’immeuble. L’intérieur de son véhicule est parfumé. Il a prévu une bouteille d’eau pour chacun d’entre nous, des lingettes pour bébés. Nous nous saluons chaleureusement et nous partons pour l’aventure.
D’emblée, nous ajustons nos masques : la pollution ne nous a pas quittés. Les yeux nous piquent, la gorge s’assèche et va rapidement nous brûler. Nous empruntons l’autoroute qui est très chargé. Direction BOUFARIK qui signifie en arabe « Le père du blé ».
Nous étions arrivés dans cette ville en 1956. Mon père avait été embauché dans une entreprise du bâtiment où il exerçait son métier comme contremaître. La maison dans laquelle nous habitions faisait partie d’un ensemble de maisons placées en carré et au centre de ce carré une cour, la cour des miracles disait papa. Pour moi enfant, c’était la cour où avec mes copains nous jouions aux cowboys et aux indiens avec Hopalong Cassidy, Buck John, Davy Crockett puis Zorro. Aux billes également, à la toupie et aux 4 coins et au papa et à la maman. Ces maisons étaient réservées aux ouvriers de cette entreprise.
Maman avait trouvé un travail à la coopérative des agrumes comme mécanographe. Le 1er novembre 1954, jour de l’insurrection, la coopérative avait en partie brûlé, le FLN ayant mis le feu. D’autre part, cette coopérative fut le berceau de l’ORANGINA que vous connaissez tous. C’est là qu’elle fut créée, à BOUFARIK, en 1936. Un espagnol ayant émigré en Algérie, devenu Pieds Noirs, chimiste de son état, ayant en poche une formule qu’il avait obtenue d’un médecin espagnol, a élaboré cette boisson qui, après quelques essais, a apporté au monde entier le succès que vous connaissez. Quant au goût actuel de cette boisson, il n’a rien à voir avec ce goût de mon enfance qui ne possédait pas les conservateurs que nous connaissons…
En 1960, nous avons déménagé pour entrer dans l’appartement d’un immeuble que mon père avait construit. En fait, il y avait deux immeubles jumeaux et parallèles, de quatre étages, avec tout le confort. Nous habitions le 3ème.
Et c’est donc cet immeuble, entre autre, que je vais revoir…
Sur la route, les conversations vont bon train, mes enfants me posant question sur question sur les paysages qui défilent devant nous, les cultures d’avant et de maintenant et, au détour d’un large virage, MA montagne est là, à l’entrée de la ville, tout au bout d’une avenue que je ne reconnais pas…
Je suis perdu ! Dans mes yeux, je revois une rangée de cyprès, un massif d’eucalyptus, des bosquets, une ferme, je ne reconnais plus rien. BOUFARIK étant situé au centre de la Mididja, ont pouvait y pénétrer par les 4 points cardinaux. Je sais qu’à l’instant présent, nous entrons par le nord-est et mes points de repères me manquent. L’avenue par laquelle nous pénétrons est bordée de platanes plus que centenaires, au tronc peint à la chaux. Je croyais l’avenue plus large, elle l’est beaucoup moins. Il y avait de l’animation, beaucoup d’animation, la ville me semble figée, sans âme. L’avenue était rigoureusement propre, elle est sale, encombrée de gravas, de papiers, de bouteilles en plastique vides. L’odeur de la poussière est omniprésente. Les trottoirs sont défoncés par endroit. Je suis triste mais je me ressaisis à la vue d’un étal de pâtisseries. Je demande à Kamel de se garer, et nous allons voir ces pâtisseries. D’un coup j’oublie ce que je viens de voir, mon âme d’enfant renaît lorsque papa me donnait quelques pièces en me demandant d’aller acheter des zalbias.
Kamel nous présente au marchand : c’est mon premier contact avec la population. L’homme est avec son fils et ils nous dévisagent. Ils savent désormais que nous venons de France. Je lui parle, je souris et je lui dis que je suis né à 40 kilomètres de là. Il sourit timidement puis franchement lorsque je lui dis que j’ai habité SA ville qui fut, avant, MA ville. Et subitement, sans même réfléchir, il me dit :
- Woualah, bienvinu chez toi.
Je lui demande dans quelle avenue nous nous trouvons…
- Et si l’avenue d’Alger !
Et tout me revient, tout ! Le cinéma le Club ?
- I l’était là, maintenant si une épic’rie ! Ti souviens le Club ?
- Aya mon ami, j’ai connu la grenade lancée par un arabe du FLN au moment où les spectateurs sortaient du cinéma et on jouait « L’enfer des hommes » ! Il y a eu une dizaine de morts et beaucoup de blessés. Dès le mot FIN papa nous ordonnait de vite sortir, de ne pas s’attarder. Nous l’avions fait ce jour là et nous fumes épargnés.
- Aya la guerre si pas bon.
- Et en bas il y avait le Tivoli !
- Si bien ça.
Je parle sans animosité, sans revanche, sans supériorité. Je prononce le mot arabe sans retenue, je parle comme si je connaissais ces personnes depuis longtemps et je parle surtout avec politesse et respect.
Il nous fait goûter ses pâtisserie. Un régal ! Le miel dégouline sur ma veste. M’en fous ! Je suis heureux, j’ai les yeux humides, je reviens chez moi ! Je suis chez moi ! Mon fils filme l’instant. Ma fille nous dit :
- j’aimerais bien en ramener aux enfants.
- T’ia des enfants madame ? Il parle en arabe à son fils. Au bout d’un moment, celui-ci rapporte 3 sacs de de Makrouts, de Zalbias, de cornes de gazelle et de beignets.
- Si pour tes enfants, si cadeaux
Il nous offre un verre de citron pressé et nous montre une bassine d’eau propre pour se laver les mains. Je le remercie chaleureusement, la poignée de main est franche, serrée, il me regarde et me dit
- Ici si ton pays mon ami.
- Sarah Bezef je lui dit (merci beaucoup) !
Son sourire n’est pas feint, ses yeux sont clairs, sincères, il est fier de nous voir. Nous le quittons à regret. Dans la voiture, le silence s’installe. Je regarde les maisons coloniales délabrées. Je tourne la tête. Nous allons changer de quartier. A chaque maison je dis à mes enfants ce qu’il y avait avant, tel commerce, telle deventure, telle boutique où nous allions acheter, tout me revient. Je me revois marcher dans les rues et j’ai à chaque fois une anecdote à raconter à mes enfants qui sont émerveillés de me voir égrener mes souvenirs sans failles.
Mon cœur s’étreint à chaque détour de rue. Je revois mes parents, ma petite sœur, je revois la population pieds noirs heureuse, riante, débordante d’activité, insouciante aussi… Insouciante ce jour là du 11 novembre 1961. Nous allons arriver dans cette rue où le malheur nous avait endeuillés…
(à suivre).
le 19/12/2024 à 20h14
.
le 19/12/2024 à 20h19
29 octobre – 9 h 00
Ma nuit fut agitée et le sommeil a tardé à venir alors que ce voyage m’avait fatigué. Dans ce grand lit de 180 de large, il me semblait naviguer sur un océan fait de draps ; une large place est restée inconnue…
Au petit déjeuner, mes enfants ont eu la pudeur de ne pas trop me questionner sur les visites que nous allions faire aujourd’hui ; j’ai remercié leur état d’âme. Malgré les viennoiseries appétissantes et les cornes de gazelles qui ornaient mon plateau, mon esprit est ailleurs. Je redoute tout de même ce que je vais revoir. Il y a une chose que je sais et c’est inattendu ce que je vais dire, mais j’attends avec impatience de revoir « MA montagne ».
Je l’admirais depuis mon banc de CM1, par la fenêtre qui donnait sur la cour de l’école et, au-delà, par-dessus les toits des maisons. Pour moi enfant, elle était grandiose, majestueuse, coiffée de neige certains hivers. Elle avait une robe aux couleurs changeantes suivant le moment de la journée. Elles passait volontiers du bleu sombre du matin, au vert profond des forêts qui l’emmitouflaient puis à ce brun oranger que le soleil couchant peignait sur la force et la délicatesse de ce massif. J’osais la comparer aux massifs de France que je voyais sur mon livre de géographie mais la comparaison n’avait pas de grandeur. Les images de mon livre ne pouvaient pas rivaliser avec MA montagne ! C’est ainsi que je l’ai mesurée au Mont Blanc, au Pic d’Aneto et même au Crêt de la Neige, massifs que j’ai découverts depuis, lors de randonnées et dont j’ai pu admirer leur beauté avec mon âme d’enfant qui ne m’avait pas quitté ce jour là. Je savais, depuis cette France, cette métropole, que tout au long de ma vie, MA montagne m’attendrait. Et, ce matin, je vais la revoir, je vais aller à ses pieds, je vais lever la tête vers son sommet que je n’ai jamais oublié et voir, s’ils sont toujours là, les petits points blanc qui représentent les bâtiments de la station de ski CHREA.
J’ai également toujours devant mes yeux ce point remarquable qui se situe au milieu de MA montagne. Il représente un immense bas-ventre d’une femme nue, un triangle tout blanc qui se détache du vert des forêts. Il n’y a rien de surnaturel à dire cela, à oser comparer une anatomie féminine à un relief rocailleux. L’idée m’en était venue lorsque je feuilletais des revues d’art sur les grands peintres. MA montagne était une femme, une femme aux belles vertus. Pourtant, un jour, cette anatomie fut défigurée. Un raid aérien composé d’avions SKYRAIDER bombardaient en piqué le ventre de MA montagne. La fumée des bombardements la défigurait. Ce jour là, MA montagne a eu mal.
Notre chauffeur nous attend au pied de l’immeuble. L’intérieur de son véhicule est parfumé. Il a prévu une bouteille d’eau pour chacun d’entre nous, des lingettes pour bébés. Nous nous saluons chaleureusement et nous partons pour l’aventure.
D’emblée, nous ajustons nos masques : la pollution ne nous a pas quittés. Les yeux nous piquent, la gorge s’assèche et va rapidement nous brûler. Nous empruntons l’autoroute qui est très chargé. Direction BOUFARIK qui signifie en arabe « Le père du blé ».
Nous étions arrivés dans cette ville en 1956. Mon père avait été embauché dans une entreprise du bâtiment où il exerçait son métier comme contremaître. La maison dans laquelle nous habitions faisait partie d’un ensemble de maisons placées en carré et au centre de ce carré une cour, la cour des miracles disait papa. Pour moi enfant, c’était la cour où avec mes copains nous jouions aux cowboys et aux indiens avec Hopalong Cassidy, Buck John, Davy Crockett puis Zorro. Aux billes également, à la toupie et aux 4 coins et au papa et à la maman. Ces maisons étaient réservées aux ouvriers de cette entreprise.
Maman avait trouvé un travail à la coopérative des agrumes comme mécanographe. Le 1er novembre 1954, jour de l’insurrection, la coopérative avait en partie brûlé, le FLN ayant mis le feu. D’autre part, cette coopérative fut le berceau de l’ORANGINA que vous connaissez tous. C’est là qu’elle fut créée, à BOUFARIK, en 1936. Un espagnol ayant émigré en Algérie, devenu Pieds Noirs, chimiste de son état, ayant en poche une formule qu’il avait obtenue d’un médecin espagnol, a élaboré cette boisson qui, après quelques essais, a apporté au monde entier le succès que vous connaissez. Quant au goût actuel de cette boisson, il n’a rien à voir avec ce goût de mon enfance qui ne possédait pas les conservateurs que nous connaissons…
En 1960, nous avons déménagé pour entrer dans l’appartement d’un immeuble que mon père avait construit. En fait, il y avait deux immeubles jumeaux et parallèles, de quatre étages, avec tout le confort. Nous habitions le 3ème.
Et c’est donc cet immeuble, entre autre, que je vais revoir…
Sur la route, les conversations vont bon train, mes enfants me posant question sur question sur les paysages qui défilent devant nous, les cultures d’avant et de maintenant et, au détour d’un large virage, MA montagne est là, à l’entrée de la ville, tout au bout d’une avenue que je ne reconnais pas…

Je suis perdu ! Dans mes yeux, je revois une rangée de cyprès, un massif d’eucalyptus, des bosquets, une ferme, je ne reconnais plus rien. BOUFARIK étant située au centre de la Mididja, ont pouvait y pénétrer par les 4 points cardinaux. Je sais qu’à l’instant présent, nous entrons par le nord-est et mes points de repères me manquent. L’avenue par laquelle nous pénétrons est bordée de platanes plus que centenaires, aux troncs peints à la chaux. Je croyais l’avenue plus large, elle l’est beaucoup moins. Il y avait de l’animation, beaucoup d’animation, la ville me semble figée, sans âme. L’avenue était rigoureusement propre, elle est sale, encombrée de gravas, de papiers, de bouteilles en plastique vides. L’odeur de la poussière est omniprésente. Les trottoirs sont défoncés par endroit. Je suis triste mais je me ressaisis à la vue d’un étal de pâtisseries. Je demande à Kamel de se garer, et nous allons voir ces pâtisseries. D’un coup j’oublie ce que je viens de voir, mon âme d’enfant renaît lorsque papa me donnait quelques pièces en me demandant d’aller acheter des zalbias.

Kamel nous présente au marchand : c’est mon premier contact avec la population. L’homme est avec son fils et ils nous dévisagent. Ils savent désormais que nous venons de France. Je lui parle, je souris et je lui dis que je suis né à 40 kilomètres de là. Il sourit timidement puis franchement lorsque je lui dis que j’ai habité SA ville qui fut, avant, MA ville. Et subitement, sans même réfléchir, il me dit :
- Woualah, bienvinou chez toi.
Je lui demande dans quelle avenue nous nous trouvons…
- Et si l’avenue d’Alger !

Et tout me revient, tout ! Le cinéma le Club ?
- I l’était là, maintenant si une épic’rie ! Ti souviens le Club ?
- Aya mon ami, j’ai connu la grenade lancée par un arabe du FLN au moment où les spectateurs sortaient du cinéma et on jouait « L’enfer des hommes » ! Il y a eu une dizaine de morts et beaucoup de blessés. Dès le mot FIN papa nous ordonnait de vite sortir, de ne pas s’attarder. Nous l’avions fait ce jour là et nous fumes épargnés.
- Aya la guerre si pas bon.
- Et en bas il y avait le Tivoli !
- Si bien ça.
Je parle sans animosité, sans revanche, sans supériorité. Je prononce le mot arabe sans retenue, je parle comme si je connaissais ces personnes depuis longtemps et je parle surtout avec politesse et respect.
Il nous fait goûter ses pâtisserie. Un régal ! Le miel dégouline sur ma veste. M’en fous ! Je suis heureux, j’ai les yeux humides, je reviens chez moi ! Je suis chez moi ! Mon fils filme l’instant. Ma fille nous dit :
- j’aimerais bien en ramener aux enfants.
- T’ia des enfants madame ? Il parle en arabe à son fils. Au bout d’un moment, celui-ci rapporte 3 sacs de Makrouts, de Zalbias, de cornes de gazelle et de beignets.
- Si pour tes enfants, si cadeaux
Il nous offre un verre de citron pressé et nous montre une bassine d’eau propre pour nous laver les mains. Je le remercie chaleureusement, la poignée de main est franche, serrée, il me regarde et me dit :
- Ici si ton pays mon ami.
- Sarah Bezef je lui dit (merci beaucoup) !
Son sourire n’est pas feint, ses yeux sont clairs, sincères, il est fier de nous voir. Nous le quittons à regret. Dans la voiture, le silence s’installe. Je regarde les maisons coloniales, certaines sont délabrées. Je tourne la tête. Nous allons changer de quartier. A chaque maison je dis à mes enfants ce qu’il y avait avant, tel commerce, telle devanture, telle boutique où nous allions acheter, tout me revient. Je me revois marcher dans les rues et j’ai à chaque fois une anecdote à raconter à mes enfants qui sont émerveillés de me voir égrener mes souvenirs sans failles.
Mon cœur s’étreint à chaque détour de rue. Je revois mes parents, ma petite sœur, je revois la population pieds noirs heureuse, riante, débordante d’activité, insouciante aussi… insouciante ce jour là du 11 novembre 1961. Nous allons arriver dans cette rue où le malheur avait endeuillé, la ville…
(à suivre).
le 19/12/2024 à 20h23
Touchée
le 21/12/2024 à 11h44
merci
le 21/12/2024 à 13h49
11 novembre 1961 – 17 h 30
Boufarik est en effervescence ! Incroyable, la municipalité et le comité des fêtes ont réussi à offrir à leurs habitants un spectacle nocturne, la venue d’un orchestre sud américain : Tony Bennet. Pour la circonstance, le couvre feu sera repoussé à 20 h 00 jusqu’à 6 h 00 le lendemain matin. Nous rentrerons dans la salle de spectacle vers 19 h 30 et plus question d’en ressortir.
La jeunesse est en liesse. Il faut dire que cela fait bien longtemps qu’il n’y a plus eu ni pièces de théâtre, ni revues, ni animations. A partir de 1960, le quotidien est ponctué par des attentats, de l'OAS ou du FLN, des enlèvements de personnes, hommes pour la plupart mais des femmes aussi que l’on ne reverra plus… L’insécurité est partout et pour se déplacer en campagne, on le fait en convoi. C’est ainsi.
Ce soir, mes parents n’iront pas au spectacle, moi non plus car trop jeune… Nous allons tout de même en ville parce que je dois aller en pharmacie pour m’acheter de quoi soigner une furonculose. Papa ira à la boulangerie. Une fois la voiture garée nous nous rendons à nos commerces. Devant la pharmacie, une petite arabe a été renversée par une voiture. Quelqu’un l’aide à entrer dans la pharmacie pour recevoir des soins. J’attends mon père sur le trottoir. Devant moi, une bicyclette est garée, une pédale contre le trottoir pour la tenir debout. Mon père me rejoint, on salue quelques amis qui profitent comme nous de l’animation. Un camarade d’école me rejoint, il m’invite à venir jouer une partie de baby-foot au café « Le Pénalty ». Je refuse. Le café est bondé par des habitués amateurs de foot. L’anisette coule, les kémias (amuse gueules), font passer les breuvages. On s’interpelle, on se met des claques dans le dos, on parle fort et notamment du dernier match gagné. Les jeunes filles ont sorti leur jolie robe et acceptent les œillades...
Papa décide de rentrer. La voiture est tout près. Nous repassons devant la pharmacie et l’attroupement de joyeux lurons. Nous faisons 100 mètres lorsque la bombe explose. La voiture est secouée. Mon père hurle, il a compris. « Mon Dieu », crie-t-il. Il se gare. Nous retournons à pied, « pour voir ». Mon copain qui m’avait invité à jouer au baby foot gît dans une mare de sang. La sirène hurle décuplant au spectacle l’horreur de l’attentat. Des cris, des hurlements emplissent la scène. Je vois des blessés et des morts. Il ne demandaient rien d’autre que d’être heureux ce soir là.
La police est présente, les militaires aussi tentant de dégager les lieux. Je vois une maman en sang qui tient son bébé dans ses bras. Elle sort d’un magasin de layettes. Je la vois s’écrouler, son enfant est déjà mort. La bombe les a fauchés en sortant du magasin. Un instant, dans la cohue j’ai perdu mon père. Lui aussi me cherche et m’appelle. Je lève un bras pour qu’il me voit. La bicyclette que j’avais vue n’est plus là. Elle a explosé avec la bombe cachée dans une sacoche du vélo. Nous ne mesurons pas encore notre chance.
Nous sommes appuyés contre un énorme platane « Viens on rentre, maman doit s’inquiéter ». Il vient de terminer sa phrase lorsque la deuxième bombe explose, meurtrière, lâche, traître, cachée elle aussi dans une sacoche d’un vélo posé contre un arbre ! C’est la panique. Mon père me prend la main. « Cours m’hurle-t-il ». Sa main tremble dans la mienne. Le platane contre lequel nous étions appuyés à l’instant, nous a protégés des éclats. Je les entends encore siffler à mes oreilles et je les entendrais jusque la fin. A chaque fois nous nous tenions à 3 mètres des bicyclettes...
Papa conduit en silence, mâchoires serrées. Maman est sur le balcon. La sirène qui n’a pas cessé d’hurler, impressionne les sentiments. Elle se jette dans nos bras, en pleurs. Cela a duré longtemps…
Le lendemain, nous sommes allés en ville. C’était dimanche. J’ai perdu des copains de classe, des amis. Les deux bombes ont fait une trentaine de morts et autant de blessés. Le silence dans la rue s’est installé. Personne ne parle, personne ne commente. Simplement des regards furtifs, hébétés pour certains, rougis par le manque de sommeil ou d’avoir trop pleuré. Le bar « Le Pénalty » a été soufflé. Je tourne la tête vers le platane, notre sauveur, il est noirci par le souffle de l’engin explosif. Certains, toutefois, essayent de donner une chronologie à l’évènement. Et je comprends désormais que notre heure n’était pas venue.
Ce 29 octobre 2024, presque jour pour jour, je suis là, devant lui, 63 ans plus tard, je ne l’ai pas oublié. J’ai posé ma main sur le tronc et je lui ai dit : « Merci ». Je ne pense pas l’avoir déjà fait.
le 21/12/2024 à 14h46
le 21/12/2024 à 18h39
le 24/12/2024 à 19h48
Ironie du destin, Kamel a garé la Kangoo à l’endroit même où, bien avant, mon père avait garé la Fiat 600, alors que la première bombe venait d’exploser. Ce soir là, rien ne sera plus comme avant.
Nous quittons le véhicule mais je ne peux avancer. Je suis tétanisé et tous mes souvenirs viennent en moi comme la caresse d’un vent léger qui viendrait rafraîchir la pensée. Sur place, je fais un tour complet sur moi-même, lentement pour mieux m’imprégner de ce dont je me rappelle. Je m’arrête de tourner. Mes enfants me posent les questions qui leur brûlent les lèvres. « Dis-nous papa, tu reconnais ? ». Si je reconnais ? Oh que oui, je reconnais tout et j’arrive même à faire la différence entre ce qui était avant et ce qui est maintenant !

(L'église a perdu son clocher)
J’admire leur regard et leur sourire. A cet instant ils ne sont plus adultes mais adolescents. Il sont avide de connaître. Mes oreilles bourdonnent des exclamations, des interpellations des écoliers qui sortaient de leur école. De la sortie de la messe du dimanche et les parents qui nous attendaient dans la voiture pour pouvoir enfin partir à la plage. Nous devions aller à la messe pour recevoir le ticket qui marquait la présence effective au culte dominical. Ce ticket, il fallait le remettre au curé le lundi suivant au moment de la leçon de catéchisme, sinon punition et exclusion en cas de récidive…

(Le "Pénalty" est devenu un "King Shop")
La 2ème bicyclette était posée contre le platane)
Oui, l’église est toujours là mais décapitée de son clocher. On n’a pas su me dire en quoi elle avait été destinée. La grande place des promeneurs et joueurs de boules a été transformée : de nombreuses habitations ont été construites. Le temple protestant n’existe plus. Au-delà de l’église, je devine mon école que j’ai fréquentée du CM1 au CM2. Ses fenêtres de conception mauresque, sous lesquelles je suis passé tant de fois, semblent m’accorder un clin d’œil. J’explique à mes enfants que c’était l’école des garçons, l’école des filles étant tout à côté.

(Mon école, l'école Pages)
La mairie est toujours là, à sa place et a sa place… Je revois le buste du maire, monsieur Amédée FROGER, assassiné au fusil en 1960, alors qu’il sortait de la mairie. Il défendait l’Algérie française.
Son buste fut érigé pour que l’on se souvienne de lui. La mairie a changé de drapeau, le buste n’existe plus. Tout à côté,, il y avait une forge tenue par une maîtresse femme, petite, forte et musclée. Nous nous arrêtions à chaque sortie de l’école devant la forge pour l’admirer frapper l’enclume. Nous étions fascinés ! Des groupes d’hommes se sont formés. Ils nous regardent avec curiosité. Il y a peu de femmes dans les rues. Celles que j’aperçois sont toutes voilées. Je prends vraiment conscience qu’il y a eu un remplacement, un phénomène de population qui a pris la place d’une autre alors que cette autre cohabitait et partageait les bons comme les mauvais moments. Je ne cherche pas à savoir si c’est mieux, je ne suis pas là pour cela. Simplement, plus tard, dans le silence de ma chambre, je me suis dit que c’était un réel gâchis.
« Papa, c’était où la bombe ? ». Mon fils m’arrache à mes pensées. Combien de fois leur ai-je raconté cet évènement qui a failli nous coûter la vie ? Nous allons désormais passer de la théorie à la pratique en répondant ainsi à leurs interrogations qui parfois était frangée de doute, de méfiance sur la véracité de mes propos. "On y va !"

(La pharmacie se situe en face, légèrement sur la droite juste après la station d'essence - la bicyclette était située au centre de la photo, là où l'on devine une barrière au devant de la voiture blanche, presque à l'angle de la pharmacie)
Les platanes sont toujours là : sentinelles muettes et spectatrices des mouvements du boulevard. C’est étonnant ! Ce boulevard, je le voyais large, immense ! En fait, il est normal, banal dirais-je et, encore une fois, tous ces commerces de la vie coloniale sont pour la plupart fermés, à l’abandon. Je les vois morts, sans vie, sans âme. C’est choquant pour moi car mon cœur bat aux rythmes de mon enfance ! Je me revois un dimanche matin, sur le trottoir sur lequel je suis là, en ce moment, je suis avec deux copains, tous les trois bien habillés avec les habits du dimanche. Maman m’avait donné une pièce de 5 francs (anciens) pour ma semaine et que je dépensais aussitôt en achats de Bleck le Rock, de Bibi Fricotin ou encore les Pieds Nickelés, les bandes dessinées à la mode à l’époque et sans compter les gommes à mâcher aux couleurs chatoyantes et dont le goût remplissait le palais de mille saveurs fruitées.
En fait, ce moment que nous vivons est exceptionnel, magique, surréaliste ! Mes enfants sont là, avec moi, alors qu’il ne connaisse l’Algérie qu’au travers de mes narrations. Ils sont là comme s’ils étaient nés dans cette ville. Ils peuvent se dire : Papa est né ici, papa a vécu ici. Et mon fils a surenchéri en me disant : « Mais donc papa, tu as vécu ton enfance et ton adolescence dans la guerre ! »
Je pense que nous baignons dans une irréalité émotionnelle où l’espace temps a perdu son sens, où cet intervalle du temps est une énigme ayant comme seuls points de repère un départ forcé, une vie arrêtée nette, un écroulement d’identité concrétisé par la formule : la valise ou le cercueil… Dans cette matinée qui nous enveloppe, je mesure cet espace temps perdu grâce à l’animation de cette ville, devenue étrangère pour moi et qui ne représente qu’une vie triste, morne, sans espoir immédiat : il n’y a pas de bruit, tout est feutré, pas de sourire entre les personnes et les femmes voilées donnent le ton. On ressent parfaitement la main de l’Islam sur la ville. Cette religion, pour moi, avilit cette population. Je l’ai bien vu avec Kamel qui, dans la voiture alors que nous roulions tant en conversant, il m’avait dit « tais-toi, attends !» alors qu’un chant religieux s’élevait du poste de radio… Cela a duré une ou deux minutes mais suffisamment pour remettre le chauffeur dans la réalité des principes de cette religion.
La pharmacie a changé, c’est une autre officine. Il y a bien la station d’essence, le kiosque à journaux a été remplacé par une sorte d’étal de plats à emporter, le bar « Le Pénalty » est un commerce et à côté de lui, il y a un magasin de vêtements pour enfants. Je trouve cela incroyable que ce magasin ait gardé cette identité pour lequel il était destiné depuis de si longues années : la vente de vêtements pour enfants !
Et j’entame pour mes enfants, pour le chauffeur une longue explication « historique » qui m’a permis de revenir sur les traces de mon enfance. Ils écoutent religieusement en buvant mes paroles. Je leur montre l’emplacement où la première bombe se trouvait et où j’étais placé devant elle. Je revois parfaitement la bicyclette et ses sacoches, je revis cet instant inouï, ma mémoire est intacte. Ce fameux platane que mon fils caresse du plat de sa main et tout ce que j’ai écrit ci-dessus ne présente aucune faille dans mes souvenirs. Je parle, je ne m’écoute plus ! Je parle comme l’on récite une prière, sans être dans le récit. A cet instant, tout ce bouscule, les émotions me gagnent, ma gorge se serre, je ne sais plus qui est autour de moi ! J’ai d’autres images qui me parviennent : des rires, des cris, des pleurs, des bousculades, des sirènes et je sais que je suis venu dans MA ville pour expier tant de malheurs, de mal être. J’ai envie de pleurer mais je n’y arrive pas, sans doute un retour de fierté qui me dit de ne pas pleurer, pas ici, pas maintenant, parce que je ne dois pas pleurer sur ces morts que j’ai vus et que je revois. Nous sommes tous partis de l'Algérie, notre berceau, couchés ou debout… Je sens mon fils qui me prend le bras et j’entends Kamel me demander si ça va ! Oui ça va. Un index furtif écrase rapidement la larme qui coule sur ma joue.
Je n’ai pas remarqué qu’un petit attroupement s’était formé autour de nous. Quatre cinq personnes qui m’écoutent, des hommes jeunes, la quarantaine. Puis l’un d’entre eux me demande sans sourire : « T’ié d’où ? ». Je lui explique pourquoi je suis ici et d’où je viens. Kamel pense opportun de continuer à ma place en leur parlant en arabe. Les hommes reculent légèrement ; ce n’est pas banal pour eux. Un autre homme, plus âgé, sans doute de mon âge, me regarde fixement depuis un long moment. Son regard est dur. D’un coup d’œil je questionne Kamel qui a vu lui aussi. Il a compris et me dit : « viens on s’en va ».
Avant de quitter cet endroit, j’explique à Kamel que je veux aller en face. En face, c’est le magasin de vêtements pour enfants. Je veux y aller car je revois cette maman tomber sous les éclats avec son bébé dans les bras. Au moment où nous arrivons, la porte du magasin s’ouvre et un homme, jovial, très souriant, nous demande si nous sommes des touristes, ce qui serait une bonne aubaine pour lui, je suppose... Je lui explique. Il est figé comme dans une espèce de contemplation, il n’en croit pas ses yeux, ni ses oreilles et, dans un français correct il me dit :

(Ce commerçant qui nous a si gentiment accueillis !)
- Vous êtes Pieds Noirs ? C’est pas possible ça ! Et vous êtes revenu dans votre pays ! C’est pas possible ça ! Bienvenue chez vous monsieur, bienvenue dans votre pays, vous êtes ici chez vous !
L’hospitalité arabe n’est pas surfaite et je le constate à nouveau.
- C’est dommage que mon père soit mort car il avait votre âge et vous auriez parlé longuement avec lui !
- Il était peut être dans ma classe.
- Woualah c’est sûr mon ami !
Nous avons ri, nous avons échangé, longuement, sans rien oublier. Et j’ai compris une chose à ce moment c’est que les hommes nés juste après l’indépendance sont avides de savoir ce qu’il y avait avant, pendant l’époque des pieds noirs car personne ne leur a expliqué comment c’était. J’aurai pu rester des heures et des heures à parler avec cet homme courtois, sympathique et agréable. Mais nous allons retrouver dans quelques instants MON immeuble… Il me tarde !
Je quitte, je tourne plutôt le dos à ce boulevard qui m’a longtemps accaparé l’esprit. Je n’ai aucun regret, disons plutôt que je n’ai plus de regrets. Je rejoins la voiture le cœur gros tout de même. Plus de soixante années me séparent de ce 11 novembre 1961 et je me surprends à dire : c’était hier…
« "Fais de ta vie un rêve, et d'un rêve, une réalité." Merci Saint-Exupéry.
le 24/12/2024 à 20h05
Captivant ton récit
le 25/12/2024 à 13h00
Merci
Je ne m'imaginais pas et je suis heureuse que tu ais pu faire ce "voyage" avec tes enfants... de 60 ans en arrière....
le 25/12/2024 à 16h23
Merci
le 28/12/2024 à 09h38
C'est beau, émouvant et si bien écrit
J'ai beaucoup d'amis pieds-noirs qui m'ont raconté leurs parcours et il me semble que tu es parmi nous ... !
le 28/12/2024 à 09h54
Bel hommage que tu me rends cher
J'ai l'intention d'étoffer mes épisodes pour les réunir en qq exemplaires pour ma famille : enfants, petits enfants, cousins, soeur.... , et collationner les photos dans un livre. Ce sera un de mes cadeaux de départ.
Merci à toi.
le 01/01/2025 à 17h28
Il est là ! Il m’attend ! Depuis si longtemps !

Son frère jumeau est à ses côtés, parallèle à lui. Je l’ai deviné au travers des feuilles des platanes qui le cachaient en partie. J’ai très bien vu ses clins d’œil qu’il me faisait dans la trouée des arbres. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? » Ces deux vers de la fin d’un poème de Lamartine (appris en CM2), où il exprimait son amour pour la patrie et sa nostalgie de son exil, résonnent en moi, me serrent la gorge dès l’instant où Kamel a garé la voiture. Curieusement, il me semble entendre cette bâtisse enlaidie me dire « Tu es revenu, merci à toi ! Nous avons bien changé tous les deux, n’est-ce pas ? Peut-on mourir désormais ? »

Bien sûr que non mon ami, mon frère ! J’ai tant de choses à faire et à raconter encore et encore ! Je suis revenu pour revivre mes moments d’enfance, d’adolescence, les parties de boules que nous faisions là, à tes pieds, les premiers amours pour des camarades de classe qui habitaient le même immeuble : Anne-Marie, Maryse, Évelyne, Chantal. Te souviens-tu comme j’étais transi d’amour sur le balcon dans l’espoir de voir apparaître Evelyne sur le sien ? Je ne mangeais plus, je dormais à peine et réviser mes devoirs n’était plus ma priorité. Maman me disait : « Es-tu malade ? Tu ne manges plus ? » Et papa répondait à ma place avec un rire moqueur « Tu vois pas qu’il est amoureux ton fils ? ». je plongeais alors la tête dans mon assiette, trahi par mon père…

Mes enfants ont traversé la rue où les voitures ralentissent à peine. Je n’ai pas bougé depuis que je suis descendu de voiture. Je regarde mon immeuble ou plutôt, je le dévisage, point par point, centimètres par centimètres. J’ai l’impression de le voir se redresser, se grandir. Il me semble qu’il a honte d’apparaître ainsi avec des blessures, des trous, des fissures. J’entrevois la ferraille qui sort du béton comme je pourrai voir les os d’un cadavre en décomposition. Ma gorge est nouée, ma poitrine se serre. J’entends à peine Kamel me dire : « On traverse ? ». Je réponds « Attends encore un peu ! ». je cherche dans les feuilles des platanes qui me bouchent en partie la vue, je cherche le balcon, la fenêtre de la salle à manger, au troisième étage. Je me déplace et ils se montrent à moi. C’est indéfinissable ce que je ressens. La joie de le revoir se mélange avec la peine et le regret. Encore une fois, je n’ai pas mon âge. La boule que j’ai dans le ventre m’oppresse. J’ai envie de me mettre à genoux et de prendre entre mes doigts un peu de cette terre qui fut la mienne. Mais mon regard posé sur la balustrade du balcon m’empêche de faire un seul mouvement. Je n’y arrive pas, je ne peux pas, c’est impossible. J’entrevois un escabeau posé contre le mur avec du linge…
Sur ce balcon il y a mon papa, ma maman, ma petite sœur. Papa est accoudé et regarde devant lui l’immense orangeraie qui nous délivre chaque matin ses odeurs de fleurs d’oranger. Désormais, les hectares d’orangers ont disparu, coupés pour faire place aux constructions désordonnées. Maman a son éternel tricot à la main dont elle n'en finit pas de tricoter les manches du prochain pull. Ma petite sœur, arrive à peine la rambarde. Je la vois avec ses longs cheveux que maman a ramassés en queue de cheval. Mes parents ont la quarantaine passée. Il y a le soleil qui fait faire aux feuilles des morceaux d’ombres qui se dessinent et dansent sur les murs blancs de l’immeuble.
C’est affreux de le voir ainsi délabré. Mon père « l’avait construit » et nous l’avions habité en 1960 : trois chambres, une salle à manger, les toilettes une salle de bain avec une baignoire sabot. Le luxe. La cuisine était magnifique avec un débarras attenant pour la machine à laver, un autre luxe pour l’époque. Une nouvelle vie commençait pour mes parents…
Papa !!! Mes enfants sont impatients. Je sors de mes souvenirs mais je sais que ce n’est pas fini. D’autres surprises m’attendent là-bas, de l’autre côté de la rue. Je m’apprête à traverser, je lève les mains pour faire signe aux voitures que je vais traverser. Je vois cette voiture marron qui ralentit, je m’engage et la voiture accélère. Kamel me retient par le bras. La conductrice voilée me regarde avec l’œil mauvais. Elle doit avoir la trentaine. « Y’en a des cons partout ! » me dit Kamel. Cette femme aurait bien aimé me renverser et je comprends que nous sommes à Boufarik, le berceau de l’intégrisme...
Arrivés au pied de l’immeuble, mes enfants me pressent de questions. Et je leur dis tout ce qu’ils veulent savoir : sur l’immeuble et sa construction, il était tout blanc, il y avait deux entrées et deux appartements par étage. Pour démarquer les entrées, leur encadrement avait été peint de couleur vert olive, les portes de couleur orange comme les encadrements de fenêtres. J’arrive à leur citer les noms des familles. Là, au 1er il y avait une jeune femme, secrétaire à mon lycée. J’étais amoureux de Jeanine. Elle m’aidait pour mes devoirs, je la vouvoyais. Je l’ai détestée le jour où elle a présenté un sergent aviateur à ses parents. Ils se sont mariés juste avant de quitter l’Algérie. Je les ai revus à la Grande Motte lors d’une réunion de Pieds Noirs enfants de Boufarik. (je raconterai cela à un autre moment). Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre avec le poids de nos âges respectifs et nous nous sommes tutoyés…
Au 2ème, il y avait une famille venue de France qui se plaisait ici, chez nous. Au 3ème, c’était nous et en face, un banquier directeur de la BNCI, venu d’Alsace en famille. J'accompagnais sa femme au marché car elle avait peur d’y aller toute seule. Ils avaient un bébé, Karine. Un après midi, elle m’avait invité avec ma grand-mère à prendre le thé « avec un nuage de lait » et petits gâteaux secs. C’était la première fois que je buvais le thé ! Beurk mais, ayant reçu une très bonne éducation, je n’ai rien fait remarquer. Au 4ème il y avait Anne-Marie. Son père était policier. Ils avaient une Dauphine « Ondine » Renault. J’écrivais des poèmes à Anne-Marie et je les glissais dans un livre que je lui prêtais. J’ai osé lui écrire un jour « j'ai envie de sortir avec toi et j’aimerais bien t’embrasser ! ». Elle ne m’a plus jamais emprunté de livre…
Il y avait cette laide peinture noire que les gendarmes mobiles, la nuit, badigeonnaient les murs pour effacer ce que nous avions écrit à la chaux, mon copain Roland et moi, en prenant nos précautions et en nous cachant : OAS VAINCRA, A BAT LE FLN, VIVE SALAN. Le lendemain soir nous recommencions et les militaires également. Nous avions d'être pris. Nous savions que tout était perdu et c’était là, la marque de notre désespoir… L’immeuble a perdu depuis longtemps toutes ses couleurs.
Mes enfants savent tout et surtout, ils mettent enfin des images à mes récits. Je n’ai jamais enjolivé mes propos et ils savent désormais que je disais vrai. Tout au long de mes descriptions mes enfants me tenaient la main comme s’ils pensaient que j’allais m’écrouler. Je parle et je parle, c’est un flot de paroles non intermittent, continue au contraire et les images se livrent à moi, j’ai un album gros comme ça devant mes yeux. Là au 1er il y avait, là au 3ème c’était, de l’autre côté la famille…, tout est présent et j’ai même l’impression que toutes ces familles vont apparaître sur leur balcon, les enfants sur le terre-plein jouant aux boules, à la toupie, avec les vélos et continuer notre vie d'avant à nous interpeller, rire, exprimer notre gouaille haute en couleurs…
Un homme s’approche de nous. Il sort d’un ancien garage sous l’immeuble. Il vend des pièces détachées pour toutes sortes de matériels. Kamel nous présente et aussitôt cet homme me dit :
- Bienvenue chez toi ; T’ia habité toi, ici, où ?
- Là, regarde, au 3ème !
- Et c’est ton père qu’il a construit l’immeuble ?
- Oui !
- Raconte-moi !

Et je raconte. Deux puis trois autres hommes se joignent à nous et m’écoutent. De temps à autre ils me posent des questions parce qu’ils ont besoin de se situer, du moins c’est ce que je comprends. Ils ne connaissent pas l’Algérie du temps des Pieds Noirs. Je dis tout ! Je dis qu’il n’y avait aucune famille algérienne qui logeait ici. J’arrive à les faire rire de certaines boutades que je livre :
- Chouf mon ami, chouf (regarde), tu vois là au-dessus au 1er étage, y’avait une jeune fille qu’elle était si belle que tous les hommes y respiraient plus quand ils la voyaient !
Je parle avec l’accent mi arabe, mi pied noir et ils rient et nous rions. L’atmosphère est détendu. Une certaine excitation me gagne, j'avoue à un moment me sentir perdu, être dans un tourbillon que mes paroles ont dessiné.
- Quand j’étais là, avec les copains et les copines, on jouait au tennis sur un terrain, là, derrière.
- Ti jouait là toi. Viens mon ami, viens voir !

Et nous voilà partis tous ensemble voir le terrain de tennis, comme des potes qui se sont toujours connus ! Le terrain est bien là. A mon époque, il y en avait deux. Il nous était défendu d’y jouer et le gardien veillait ! Mais, ce n’était pas un problème pour nous. Nous avions convaincu le gardien d’être notre pépé-gâteau ! Désormais, il y a huit cours et un vestiaire. Tout autour, là où les orangers fleurissaient, ce ne sont que des constructions !
Je suis reçu par le gardien, il me fait visiter, me convie pour aller voir les beaux vestiaires comme si j’étais un ambassadeur d’un quelconque pays ! Extraordinaire de gentillesse !
En retournant vers MON immeuble, nous passons devant une maison. C’était la maison d’un copain et ses parents. Une vieille dame voilée se tient sur le pas de la porte. Elle nous interpelle en nous invitant à entrer chez elle, ce que nous faisons volontiers. Elle ne parle pas le français mais nous comprenons. Elle nous présente sa dernière fille qui ouvre des yeux grands comme ça ! Elle nous demande de nous asseoir car elle veut nous offrir à boire et des gâteaux. Kamel lui explique. Elle est toute heureuse de nous voir. Elle serre ma fille dans ses bras en lui caressant les cheveux. C’est poignant, vraiment. Un homme entre dans la pièce. C’est son mari. Kamel fait les présentations. L’homme vient vers moi, me regarde intensément droit dans les yeux puis il me serre contre lui « tu es chez toi mon frère ! ». Il me semble qu'il s'excuse...
C’est une leçon de vie, d’humilité, de fraternité que nous vivons et il rajoute « Pourquoi tu es parti ». Je mesure l’importance de cette phrase et j’aimerais tant la faire partager à tous les arabes qui ont la France dans leur haine et qui vivent chez nous ! Je comprends que cette famille souffre. Je comprends que cette souffrance est due par ce manque de communication entre les peuples mais surtout par ce manque de rire, de joie, de frivolités qui manquent cruellement en Algérie. C’est surtout vrai dans MA ville et dans d’autres que je constate et le constaterai. La religion....
- Dis moi, me demande un homme, comment il s’appelait celui qui habitait là-haut (nous sommes devant l’immeuble jumeau)
- Le policier ?
- Ouais, le policier qu’il était méchant !
- Ah, c’était un inspecteur, il s’appelait S…..A. Il avait deux filles Josette et Evelyne que c’était mon amoureuse !
- Ah citit un méchant lui ! On l’appelait l’allemand !
Le policier en question savait faire parler… Avant de nous quitter, je leur demande la permission d’aller entre les deux immeubles, là où il y avait les garages. Permission accordée !

Mon Dieu ! L’horreur ! Mon père avait son garage et je le vois encore fabriquer des valises avec du contreplaqué, nos valises pour le départ prochain car les magasins n’ont plus de malles, de valises, de sacs à vendre… Je me revois aussi avec des copains avec qui nous faisions de la musique dans ce garage. Je jouais de la batterie. Nous avions créé un petit orchestre, à quatre. Nous voulions organiser des bals ; c’était le temps des Chaussettes Noires, de Ray Charles et d’autres encore.

L’horreur personnifiée ! Les garages sont en loques, il y a des détritus partout à croire qu’ils sont jetés depuis les balcons ! C’est sale, dégouttant et ça sent mauvais. Il y a du linge qui pend aux balcons. Toutes les fenêtres possèdent une parabole. Je prends le temps pour regarder la fenêtre de notre cuisine et celle de la chambre de mes parents, là-haut, au 3ème. La façade de l’immeuble est mal en point. Les soubassements sont rongés, la ferraille apparaît, Des trous fragilisent la structure et je m’attends à la voir s’écrouler. Là, franchement, je me retiens terriblement pour ne pas pleurer car la colère qui m’habite à l’instant aurait trop contrasté avec toutes mes conversations échangées avec ces personnes. Je serre la gorge, nous quittons l’espace et je me sens vieux, très vieux. C’est trop pour moi. Les images de mon enfance ont cessé de me faire plaisir. J’avoue ne plus avoir envie de regarder, de découvrir. J’ai envie de protéger mes souvenirs et de les enfouir tout au fond de ma mémoire. Et pourtant je vais devoir dans une heure ou deux, le temps du voyage, les ressortir dans ce village où ma petite sœur est née et j’avais 3 / 4 ans passés lorsque j’y suis arrivé.

Nous prenons congé de nos hôtes d’un moment qui nous demandent de faire la promesse de revenir. Dans le rétroviseur de la portière, je revois une dernière fois la voiture qui nous avait accompagnés jusqu’au bateau, ce 13 juin 1962 et ma mère nous disant : « Ne vous retournez pas ! ». Ce midi du 29 octobre 2024, je ne me suis pas retourné…
« L'Algérie, en 1956, n'est pas une nation, mais une terre habitée par deux peuples, nés sur cette même terre, et qui forment à eux deux une véritable patrie. Il est donc impossible d'en chasser l'un. Les deux communautés doivent se rejoindre et maintenir une vie commune, quel que soit l'avenir. » (Albert Camus).
le 01/01/2025 à 17h48
merci
le 01/01/2025 à 17h54
Merci chère
le 01/01/2025 à 19h31
Effectivement
le 01/01/2025 à 19h49
Merci chère